Partager

 
 
 
 

 

Dans le cadre de la résidence artistique À Domicile effectuée en septembre 2016 à Guissény (village de 1.886 habitants situé en Bretagne), une première version du projet Encyclopédie Pratique a été mise en œuvre. A cette occasion, le projet a pris la forme d’une collection de 48 pratiques, dont voici une sélection de quelques unes :


Marie-Hélène Crespin pratique la vaisselle trois à six fois par jour du lundi au lundi, et ce depuis le premier jour où elle s’est mise en ménage. Elle utilise une bassine ou un bouchon d’évier, une éponge douce et une éponge métallique, un agent lavant genre MIR et de l’eau. Même si un ruisseau lui suffit elle préfère un évier dans une cuisine couverte et un robinet d’eau chaude. S’il s’agit d’une assiette à laver, elle passe l’éponge d’un mouvement circulaire d’un côté et de l’autre de l’assiette. Elle pratique la vaisselle seulement en privé, comme toutes ses sœurs, ses copines et ses voisines. Elle aimerait pouvoir être rémunérée mais ça ne lui est jamais arrivé. Elle se souvient la fois ou elle a voulu laver les verres très fins et très chers de sa tante, deux sur six se sont brisés dans ses mains. Elle se sent très attachée à sa pratique et libérée de tous ses soucis lorsque elle plonge ses mains nues dans l’eau tiède pleine de mousse.


Maud Cabon pratique le moulage. Elle a commencé en maternelle après l’incitation de sa maitresse d’école. Elle ne pratique pas assez souvent, deux fois par an, plutôt dans l’après-midi. Elle tient tous les instruments dans une main (bâton, curette, tige), en bois ou en métal et elle utilise du tampon jex et un four spécial; chiffon, eau, fil à couper, planche de bois. Elle a besoin d’un espace peu encombré, d’une ambiance calme. Elle se place assise, les mains et les avant-bras agiles, le buste vaillant, le pas en arrière pour obtenir une vision globale. Sa pratique lui apporte de la sérénité, le plaisir du contact. Elle se sent attachée mais ne lui accorde que 3 degrés d’importance sur une échelle de 10. Elle se rappelle encore de la perte (ou le vol) de son premier buste patiné au cirage noir. Elle connait plein de personnes qui partagent la même pratique qu’elle, ses élèves, son amie Anne et de nombreuses grandes artistes de l’histoire de l’art. Le moulage la repose, l’apaise, lui apporte de la tranquillité.


Zoé Décolly a joué de manière très temporaire au violoncelle. Elle a commencé il y a quelques années et elle a arrêté toute de suite après. L’horaire de sa pratique dépendait de ses voisins. Elle pratiquait de préférence dans des espaces plus grands que 4m2, d’une température idéalement entre 15-20 degrés, avec du calme mais pas trop. Sur une échelle de 1 a 10, elle accorde à sa pratique l’importance de 0, elle dit s’être détachée très aisément et se rappelle encore la sidération de l’auditoire devant lequel elle jouait.


Barbara Manzetti rôde. Elle a commencé autour de 1993-1994 à poser des affiches manuscrites sur la petite ceinture, à Paris et à Bruxelles. Entre 2004 et 2010, elle a cessé de rôder pour courir jusqu’à cesser de courir pour rôder à nouveau. Elle rôde de préférence la nuit ou au petit matin. Elle dit qu’on rôde seul(e) quelques temps jusqu’à connaître ses vrais besoins et que personnellement elle préfère avoir les mains libres et la tête couverte par une capuche ou un chapeau. Selon elle, rôder requiert une vacuité intérieure très assurée, cultivée, une capacité de rumination intellectuelle sur des temps élargis et une arythmie assumée de la marche que l’on mène (dans le meilleur des cas) jusqu’à épuisement. Elle partage sa pratique avec de très bons amis qui se sont proposés de l’accompagner, avec un poète, avec son fils, avec un chien errant qui rôdait pour les mêmes raisons au bord d’une autoroute, avec des Tziganes du 5ème arrondissement. Elle rôde la plupart du temps en public, mais elle suppose que rôder en privé serait l’apothéose de cette pratique. Cette dernière entretient des liens avec plusieurs formes de nomadisme, et de ce fait avec la pauvreté endémique et certainement avec les mouvements migratoires récents.


Denise Morin pratique le farniente depuis toute petite. Le soir, à partir de 18h, une fois par jour, afin de respirer les aléas de la journée. Elle a besoin du calme et un bon fauteuil. Aucun mouvement n’est nécessaire, cela lui apporte la géniture mais qui n’est pas toujours obtenue. Elle peut l’endormir. Elle dit l’avoir découvert un soir d’été sous des frondaisons. Elle ne la pratique jamais en public et elle ne connait pas d’autres personnes qui la partagent puisqu’elle n’en parle pas. Elle se sent très attachée à elle et elle peut me la transmettre volontiers car elle très facile à appliquer.


Cécile Roy se promène à pied pour regarder des chantiers d’immeuble. Elle a commencé il y a 35 ans et elle continue toujours, tous les deux mois, quand elle en découvre un nouveau. Elle dit que ce spectacle l’absorbe, que ça lui enlève ses angoisses; aucune condition n’est nécessaire pour cela, comme il y a du bruit, rien ne la gêne. Quand elle pratique, elle se sent être «ailleurs», détendue ; elle est très attachée à son dada. Elle se souvient l’avoir inventé un jour où elle a raté une plaidoirie. Elle a fait le tour de Paris en voiture une fois, puis une deuxième fois pour revoir la géode du parc de la Villette qui était à l’époque en chantier. Sa pratique n’a jamais fait l’objet d’une rémunération, elle ignore si elle a des antécédents historiques et si ça se pratique en public nécessairement. Elle est prête à me la transmettre.


Jean-Claude Prigent pratique la chasse. Depuis 1966. Une a deux fois par semaine pendant la période autorisée. Il pratique de 9h à 12h et de 15h à 18h. Il utilise un fusil, des cartouches, son chien, des vêtements adaptés. Sa pratique lui apporte le gibier tout d’abord, puis une activité dans la nature, le bon air. Il a découvert la chasse par ses frères. Sur une échelle de 1 a 10 il lui accorde 7 de l’importance et se dit lui être très attaché malgré les années. Il la partage toujours avec quelqu’un, le plus souvent avec les sociétaires Guisséniens. Il se rappelle d’avoir « récolté » d’un joli lièvre découvert par son excellent chien aveugle. Il me transmettrait sa pratique très certainement.