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"Chère Corinne,
Merci beaucoup pour votre mail. Vos réponses et vos questions font exister le projet hors du temps passé ensemble en cabine. Pour ce genre de travail, c’est indispensable. C’est très généreux de votre part.
J’essaie d’aborder vos questions en tant qu’activité, comme un point de départ pour une pensée possible de ce projet. Une des qualités importantes du travail c’est de clarifier une présence et un champ d’action sans succomber au dogme. Donc, voilà mes explications actuelles, mais aptes à la transformation :

TROIS
Nous sommes trois tout simplement parce que c’est moi, Barbara et Audrey qui faisont ce travail. La démarche débute dans nos expériences ensemble au sein d’autres processus de création ces sept dernières années. Le socle de ce projet est la manière que nous avons d’aborder ensemble une question et les observations que j’avais sur la nature de notre trio. L’expérience ici, « Les soins aesthetiques », intègre une quatrième personne, le client / public, qui est parfois sujet, parfois participant, parfois observateur ou bien tout à la fois, comme nous aussi. Quand Audrey a été fiévreuse un jour et est restée au lit, Barbara et moi avons fait un soin / spectacle à deux. Les actes et les évènements ont été presque les mêmes et on a vu que c’était « possible » ; j’avais bien compris que ce travail se fait à trois plus un. Au niveau formel (ici la forme de l’expérience du public / client), il est nécessaire d'être à trois pour éparpiller l'attention des soignantes / performeuses vers le sujet / public. Si nous ne sommes que deux, c'est un peu une relation de couple vers un seul point, ce qui rend ce point à la fois surchargé et extérieur à la relation principale. À trois, il y a plus de choix dans les vectoriels d'attention possibles, entre nous-mêmes, l’espace, les objets, le temps et le client. Le sujet / public peut se détendre dans une position moins centrale et moins exigeante mais plus intégrale. Je trouve que tout cela facilite un flottement entre les positions de sujet-objet, participant et observateur nommées plus haut et qu’on génère ensemble un spectacle plus subtil. Quand vous êtes venue pour votre soin, Barbara a été remplacée au dernier moment par Pascaline Denimal en raison d’une grippe maléfique. Barbara avait défini son rôle avec beaucoup d’économie et d’élégance pour le passer à un autre interprète, soigneusement choisi parmi les collègues déjà soignés (Merci pour tes expertises gracieuses, Pascaline !). C’est à ce moment que j’ai réalisé à quel point nous avons défini une structure claire et spécifique qui rend au travail un statut d’objet / spectacle et pas uniquement d’« expérience ». Le rôle a été aussi passé à Rémy Héritier et à Alice Chauchat avec des résultats très satisfaisants.

BUT
Le but pour moi a été d'emmener un spectacle vers son point le plus radical : un seul destinataire. Nous nous adressons directement à notre client / spectateur ; la présence de cette personne est bien plus réelle qu'un imaginaire « public ». On fonctionne dans un domaine d’affects direct sans virer vers la manipulation. Ce spectacle existe quand le public / destinataire est emmené vers un niveau de concentration particulier qui permet une sensation de « faire partie » sans obligation de réaction ou d’interaction. Il existe un état de passivité active qui est très mis en avant dans ce travail. Être spectateur en général, c’est être passif. Les « soins aesthétiques » provoquent un approfondissement et un enrichissement de cet état de réception et le transforment. Le client est passif mais intégré à l’événement ; il devient étrangement actif dans sa passivité. Mon but n’est pas « l’intimité » en soi, mais une investigation du pouvoir du performatif.

L’INSTITUT 
Je nomme, dans un autre texte pour le Journal des Laboratoires, l’envie de déplacer ce travail vers un autre contexte. Le « réel » de la parfumerie Passion Beauté à Aubervilliers donne un statut à notre performance qui nous permet de réduire encore plus l’échelle de nos gestes. Le soin devient à la fois plus étrange et plus normé, inséré dans la gamme des autres soins disponibles à l’institut. En même temps, l’institut lui-même fonctionne comme un ready-made. Il performe ses détails et son identité grâce à notre présence. L’habitude des soins (esthétiques, thérapeutiques et plus récemment médicaux) fait partie de ma vie. Je suis très à l’écoute de l’élément spectaculaire dans ces domaines et je suis très influencée dans mon travail par les protocoles, la langue, les non-dits, les touchers, la mise en scène des environnements, l'économie d'échange, etc. Ce projet me permet un développement et un déploiement plus direct des pensées déclenchées par ce domaine.

NOTRE MESSAGE
Le médium, c’est le massage ; le médium, c’est le message. En 1967, le théoricien de la communication et sociologue Marshall McLuhan publie The Medium is the Massage, une étude de la nature des modalités de transmission, en particulier le télévisuel. En bref, l’ouvrage postule qu’on est moins affecté par le contenu des « médias » que par le canal de transmission lui-même. Il propose que les relations entre « émetteur » et « récepteur » prennent le pas sur le contenu ; ce sont les conditions du médium qui nous fournissent les possibilités de « lecture » et donc la fabrication d’un sens.
Le vrai titre de ce livre est The Medium is the Message, mais en raison d’une erreur de l’imprimeur, le titre devient The Medium is the Massage. McLuhan insiste pour que cette erreur reste intacte, en disant : « Leave it alone ! It's great, and right on target ! ». J’aime cette histoire. Les soins aesthétiques déclenchent des réactions hétérogènes. Les récepteurs captant les sens sont variés, mais je trouve que c’est très difficile de confondre les effets de l’action du spectacle avec un sens absolu. Le message, c’est l’expérience ; le sens du spectacle reste autonome (et aussi flexible) du « sens » fabriqué par le public. Ce n’est pas une question d’interprétation mais de phénomène physique déclenché par le muscle de la lecture chez le public. A propos, le livre I am a Curious Loop  de Douglas Hofstadter est très intéressant, mais je commence à peine à le lire donc je reste avec une vague recommandation.
Merci encore pour votre lettre, Corinne. Je trouve que votre expérience touche ce qu’on veut toucher et suis heureuse et assez émerveillée aussi ! C’est très étrange pour moi d’aborder l’écrit sur un projet en cours. Normalement, on s’engage dans une écriture de projection et puis de bilan. Mes réponses ici font partie du travail et ne sont pas son explication.

Merci pour cette opportunité.
Dans l’attente de notre prochaine rencontre !"

ARF