Les jardinables - alternative pour un territoire en mutation(s). Axes de réflexion par Guilain Roussel


Le territoire d'Aubervilliers ne répond pas aux canons de ce qui pourrait être la base d’un projet de paysage: il s’agit d’un territoire plein, réellement plein. Très peu d’espaces non-bâtis. On peut dire qu'il n'y a aucun espace «dit» naturel. Pas de topographie notoire: un plat quasi parfait. Historiquement c’est un ancien territoire maraîcher de Paris, mais il a été complètement industrialisé et bâti dès le XIX° siècle par sa proximité à la capitale. Il ne comprend pas d’ensemble paysager majeur hormis cet ensemble de liaisons que représentent les canaux Saint-Denis vers l’ouest et de l’Ourcq vers l’est (étant plus au sud, il est moins en lien direct avec Aubervilliers).
Est-ce qu’il n’y aurait finalement pas de paysage ici? Y a-t-il des endroits où le paysagiste ne peut pas donner de réponse paysagère? Peut-il intervenir dans des domaines autres que l’aménagement décoratif ou le rapiéçage après opération d’architectes ou d’urbanistes? Car souvent le paysagiste est appelé en dernier temps du projet d’aménagement pour donner les noms des plantes composant les zones vertes comportant l’annotation «espace vert».

Paysage
Finalement qu’est ce qu’ÊTRE paysage? Je dirais avant tout, pour moi, qu’il s’agit d’un ensemble qui procure une émotion. Un ensemble d’éléments physiques et naturels avec une action humaine plus ou moins perceptible qui a le pouvoir de transporter par sa composition. C’est peut-être pour cela qu’à l’origine, la question de paysage est intimement liée à la question de l’image, de la représentation picturale.
La topographie, les dénivelés, les pentes. Les points de vue. Les motifs de paysage: haies, champs, parcellaire, patrimoine, ouvrages d’art. La géologie: le sous-sol et ses expressions terrestres. Les ensembles de forêts, d’eau. Les ensembles agricoles et leurs étendues ouvertes… Tous ces éléments agencés entre eux.
Un glissement lent et progressif, dicté par le manque de recul sur un territoire ainsi que la suprématie de l’investissement, laisse parfois oublier le rapport aux éléments naturels, banalise les espaces et autorise donc à faire des choses moins qualitatives (sous le prétexte qu'il n'y a plus d’environnement d'origine).

La question du BEAU paysage est toute relative
Dans la vallée de la Drobie, vallée enclavée et déprise en Ardèche, le randonneur va trouver magnifique ce qui se présente à ses yeux: une vallée perdue, noyée de végétation, des cascades sauvages, des ponts en pierres sèches tendus comme des fils entre deux versants rocheux battus par les vents où s’accrochent quelques pins tortueux ou chênes verts noueux. La vision du natif du pays ne sera pas la même puisque tous les matins, par sa fenêtre, il voit ce territoire qui a complètement disparu par l’abandon de l’agriculture, il pense aux kilomètres de terrasses de pierres sèches qui s’effondrent dans les sous-bois sous la pression des sangliers. Pour ce dernier, ce paysage est moche car délaissé.
De la même façon, l’agriculteur de la Beauce trouvera magnifiques ses champs parfaitement labourés autant qu’un individu un minimum sensibilisé à la dégradation des terres par les pratiques agricoles intensives trouvera ces mêmes champs absolument dévastés et désolants.
Ce qui m’intéresse dans ce questionnement, c'est la notion de représentations mentales, d’images invoquées par l’esprit de tout individu. Il s’agit d’une dimension importante quand on réfléchit sur le paysage puisqu’on est en présence de représentations mentales qui font que l’on voit la réalité physique autrement.
Et au fond, le projet de paysage a pour but de transformer le regard sur un territoire, un espace. Lui redonner du sens en lui redonnant de la valeur. Prendre le temps de travailler les structures suffisamment fortes pour réunir une population autour d’une valeur paysagère identitaire:

    «La culture est l’espace social où l’identité et le sens ont leur source.
    Les deux sont inséparables. L’identité et le sens donnent à l’être hu-
    main son orientation cognitive, affective et éthique. En un mot, ils sont
    ce qui détermine et nourrit tout comportement humain. Une perte de
    sens conduit à un enchaînement de comportements aberrants et des-
    tructeurs. La découverte d’un sens, en revanche, accroît la créativité, la
    compassion et la productivité. (…) Au bout du compte, toute lutte de
    pouvoir est une lutte pour le sens. Pourquoi?? Parce que l’être humain,
    dans sa nature profonde, recherche un sens, même faux, pour justifier
    son existence.»¹

Néflier d’Italie
Maria pousse le portail de la petite maison qui découvre une cour. «C’est un néflier d’Italie» me dit-elle. Elle me montre les fruits et, en effet, il ne s’agit pas des nèfles brunes qu’il faut manger blettes du Mespilus germanica. Ici les fruits sont ronds, orangés et très juteux. Sensibilisé à la botanique, mon premier réflexe en rentrant est de faire une recherche sur le néflier d’Italie. Je ne trouve rien. Je cherche des variantes autour du néflier d’Espagne… du Portugal. Rien. Car en fait il s’agit d’Eriobotrya japonica, néflier du Japon, qui est largement cultivé dans les régions chaudes, y compris le bassin méditerranéen. Lorsqu’elle a emménagé dans la banlieue parisienne pour le travail de son mari il y a 30 ans, cette femme d’origine espagnole et d’une soixantaine d’années a planté un néflier. Il est accompagné de la vigne, de la bignone, du laurier-sauce ainsi que d’un bananier et d’un olivier dans des pots, eux. Il fait partie intégrante de sa culture méridionale et pour elle, ce néflier vient d’Italie, il représente le foyer, la maison.
Azzedine ne me croit pas… le néflier ne peut pas venir du Japon, il vient de chez lui où il est aussi planté au cœur de la cour pour protéger la maison, en Kabylie. Tian Tian connaît très bien ce fruit qui vient de Chine. En Crête, Elena, elle, mange la peau et ne comprend pas que l’on puisse les peler. Je me rends vite compte que certains végétaux sont des références communes très fortes à des cultures très différentes.
Dans le cas du néflier d’Italie (cas non isolé. Parmi beaucoup d’autres: observation, en Vendée, d’un lilas d’Espagne ramené par le fils des décennies auparavant qui «s’avère» en fait être un Ligustrum japonica), son origine a été réinventée. La personne en est convaincue. Et peu importe l'erreur botanique, d’une certaine façon, puisque cela a un sens pour elle, ici et maintenant dans le contexte d’une société mondialisée et que cela peut se révéler vecteur de communication entre les cultures.
néflier

Banlieue
Banlieue [bãljø], à l’origine, rien à voir avec un lieu banni mais en fait, une aire de juridiction seigneuriale d’une lieue autour de la ville sur laquelle pouvait être proclamé le ban.
À Aubervilliers, porte de la dernière enceinte de Paris, les fortifs de Thiers, ne serait-on pas finalement plutôt en situation de faubourg? Il s’agit d’une agglomération constituée hors de l’enceinte initiale de la ville par son influence directe. On est en situation de faubourgs populaires, dernières banlieues rouges, largement stigmatisées sur les questions d'immigration.
Car étant en marge, le territoire d’Aubervilliers, moins cher que la capitale, a accueilli des travailleurs immigrés.
Belges, Lorrains, Alsaciens et Bretons arrivés dès le XIX° siècle sont rejoints au XX° siècle par beaucoup d’Espagnols fuyant la guerre civile et qui se réfugient ici. Cela donne des quartiers entiers qui accueillent ces communautés: la Petite Prusse vers les Quatre chemins, la Petite Espagne au Landy, quartier à cheval entre Aubervilliers et Saint-Denis. Ces populations qui arrivent travaillent sur place dans l’industrie et font un peu de maraîchage.
Car avant tout, il s'agit d'une plaine maraîchère, la plaine des Vertus, qui se situe à l’extrême sud de l’agricole Plaine de France qui alimente Paris. On compte très tôt un grand nombre d’exploitations et de fermes de culture à Aubervilliers. À ce qu’on raconte, on produisait les meilleurs légumes des environs de Paris. En novembre 1860, on rapporte qu’un cultivateur de la ferme Mazier (aujourd’hui propriété de la ville d’Aubervilliers en vue d’un projet de valorisation), cultivant le jour et se rendant aux Halles la nuit, y apporta un artichaut pesant plus de trois kilos et mesurant quatre-vingt-deux centimètres de circonférence.
C’est ainsi que l’oignon jaune «Paille des Vertus» devient la spécialité de la plaine et le «Chou de Milan» devient ici le «Chou hâtif d’Aubervilliers». Nouvelles plantes locales, donc. Identités recomposées.
L’industrie s’est très vite emparée de ce territoire à la topographie facile à investir, à la population ouvrière nombreuse et à la grande proximité de Paris. La cartonnerie Lourdelet ou la conserverie La Nationale, la manufacture d’allumettes, la verrerie Saint Gobain, les émailleries Edmond Jean, la parfumerie LT Piver entre beaucoup d’autres marquent profondément l’identité architecturale et sociale de la ville. Italiens et Portugais, Africains, Maghrébins et asiatiques ont rejoint le paysage albertivillarien qui voit aujourd’hui cohabiter plus de 70 nationalités. Dans les années soixante-dix, beaucoup d’installations se font dans les zones interstitielles des industries entre Aubervilliers, Saint-Denis, La Courneuve, dans des habitats de fortune, des bidonvilles qui seront rasés et à la place desquels ont construira, sans véritable plan urbain, des grands ensembles d’habitations. Pensés à l’origine pour ne pas durer, beaucoup sont toujours debout.
Ce qui m’intéresse en tant que paysagiste, c’est donc qu’il s’agit d’un de ces endroits d’arrières de la ville, d’arrières de la capitale, de la société. C’est un espace qui n’a pas perdu ce que la marge peut avoir de riche, de diversifié et d'encore possible.
Ce n’est plus aujourd’hui dans Paris qu’on va inventer une nouvelle façon de vivre la ville?: les lieux culturels sont quasiment tous institutionnalisés, conventionnels s’ils n'ont pas déjà été reconvertis en supermarchés. Les dernières grandes friches industrielles sont en train d’être transformées en parcs publics ou ZAC de logements et de bureaux.
La ville est pleine, on commence même à couvrir le boulevard périphérique pour retrouver de l’espace et on lance tous les plans possibles sur ses alentours pour projeter, densifier et faire toujours plus.
Pourtant, la ville a besoin de la marge pour ne pas se scléroser, pour rester créative, riche et diversifiée.
Pour Paris, les dés sont joués. Il faudrait un grand bouleversement, une catastrophe ou une guerre qu’on ne souhaite pas, pour pouvoir envisager autrement la pratique de la ville, le rapport au patrimoine et la structure urbaine elle-même…

Projets urbains
Dessinons un beau projet. Trouvons des investisseurs pour aménager. Rasons et refaisons, il n’y a rien à garder, tout est un peu vieux et sale…
Observer le territoire. Regarder les projets en cours…
Quartier de La Plaine, Stade de France. C’est le pôle d’investissements du tertiaire de la région.
Se rendre compte qu’on y déroule paradoxalement des projets pour ailleurs.
Le triste rush des heures du métro-boulot-dodo de gens en tailleurs et costumes envahissant la station RER pour rejoindre leurs bureaux de verre avant de recommencer le soir dans l’autre sens vers d’autres banlieues. Des quartiers en vie alternée qui meurent brutalement tous les jours.
Des heures dans les transports en commun. Un tunnel qui incite à ne pas regarder ce qui nous entoure pour aller toujours plus loin et plus vite jusqu’au domicile.
Des vacances aux Seychelles pour décompresser, y consommer du paysage sans se soucier de l’impact écologique, des déchets produits par l’industrie touristique auxquels il ne vaut mieux pas penser pour ne pas gâcher son séjour, et revenir en forme travailler à la Plaine Saint-Denis.

Positionnement
Ce que le paysagiste peut apporter, c’est qu’il travaille à partir du SITE. Cela signifie qu’il doit chercher la ressource à révéler d’un territoire sur laquelle il va pouvoir travailler et questionner l’identité du lieu.
J’ai souhaité valoriser la force humaine et végétale de ce territoire. Je pense que travailler un site c’est travailler sur l’ICI et le MAINTENANT. La ville durable ne doit pas s’uniformiser spatialement et architecturalement au détriment de la diversité dans toutes ses formes.
Pourquoi finalement ne pas voir la ville comme la surface sensible d’accueil du vivant?
Les ensembles bâtis sont les facteurs abiotiques de cet écosystème urbain si complexe. C’est de la roche, du matériau inerte ayant une influence sur son environnement direct (jouant sur les températures, les conditions de vie, etc.) par leur nature même. Sur cet ensemble, peut s’installer ou non la vie en fonction de la texture du matériaux, ce qu’il permet de retenir comme matière venue du ciel et cela de la plus petite à la plus grande échelle. Du macro au micro.

Texture et vie
Le buddleia, immigré d’Asie, que l’on a planté dans les jardins, s’est évadé. Il s’avère même qu’il est très nomade, il erre dans les lieux oubliés. Il colonise la banlieue.
Sa graine vole facilement, le volume d’air la transporte et elle s’accroche là où elle trouve une aspérité.
Il n’y a pas de terre, il n’y a rien. Le buddleia, cet indésirable qui «détruit les milieux naturels», ici s’installe et initie les balbutiements d’une nouvelle forme de vie. Il créé un milieu, même microscopique, où il n’y en avait pas.

Qu’est ce qui fait la texture de la ville? C’est un ensemble d’aspérités agencées entre elles.
L’air charrie quantité de particules, de graines, de pollen, de poussières qui se déposent sans cesse sur la surface de la Terre. Ces éléments sont brassés au gré des vents et les facteurs locaux vont favoriser ou non leur installation. Dès qu’il y a obstacle, aspérité, il peut y avoir accumulation.

accumulation

Les accumulations se font en fonction de l’assemblage de ces aspérités et s’alimentent d’elles-mêmes. L’accumulation entraîne l’accumulation et ainsi de suite.

accumulation 2

L’équation est donc réglée par la pression de l’air sur le support dont la nature varie. Comme la résultante de facteurs humains sur un paysage est le résultat de la pression de l’environnement (air, Homme, animaux...) sur les facteurs abiotiques (primaires ou secondarisés).
La résistance du matériau entre en jeu.
Le matériau résiste. Sa constitution lui permet de résister à la pression. Si la pression augmente, il vient un point où le matériau ne peut plus résister. Il casse.
Le matériau peut plier. Il peut même entrer en mouvement s’il est compris dans un système qui le lui permet. L’action de la pression sur le matériau a donc, dans ce cas, un effet positif et transforme la contrainte en énergie.

résistance

Par l’utilisation extrême de ce territoire par l’Homme, l’écosystème entier y a été forcé à recomposition et réinvention. Dans les niches, les vides d’activités, se sont accumulés des matériaux. Progressivement la vie s’est installée. Une flore toute entière compose aujourd’hui ces nouveaux écosystèmes urbains.
Doit-on condamner les espèces dites invasives qui colonisent ces lieux où il n’y a parfois même pas de terre, pas d’eau, où rien ne pousse? Il y a seulement une aspérité qui permet à la graine de buddleia de s’installer.

Penser la ville comme surface sensible à l’accroche du vivant, c’est penser une ville diverse et riche. C’est vraiment considérer la présence d’espaces «naturels» variés dans les plans urbains d’ensemble comme étant primordiale et pouvant être prioritaire sur des projets de développement économiques. C’est peut être commencer à inventer une ville plus durable qui se projette dans 20 ans, dans 50 ans, dans 100 ans, toujours avec des espaces de marge et de jeu permettant la respiration et l’évasion.
Ces différents axes de ma réflexion orientent aujourd’hui ma démarche de projet de paysagiste sur le territoire d’Aubervilliers où je suis installé.


Texte publié dans le Journal des Laboratoires sept-déc. 2011

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NDLA: Le cursus de l’École nationale supérieure du paysage de Versailles, que j’ai suivi entre 2006 et 2010, menant au titre de paysagiste DPLG (diplômé par le gouvernement), est articulé autour d’ateliers de projet sur des sites concrets et encadrés par des professionnels du paysage. Le cursus se termine en dernière année par le TPFE (travail personnel de fin d’études) où l’étudiant choisi un site d’étude et expose une démarche. Il est encadré par un professeur qui, sensible à son approche, l’accompagne dans son projet.

Gilles Clément a accepté d’encadrer mon travail sur Aubervilliers. J’avais choisi ce sujet après plusieurs années passées à monter le projet d’un théâtre en centre ville avec mon association (les Frères Poussière) sans avoir jamais pensé qu’il s’agissait d’un territoire pouvant être porteur d’un projet de paysage d’envergure. La motivation personnelle d’entreprendre un projet de paysage sur le territoire d’Aubervilliers n’émane a priori pas d’une intuition première comme on peut l’avoir sur certains sites que l’on visite.

ARF


¹ Cf. Perlas, Nicanor. La société civile, le 3° pouvoir, Barret-le-Bas (Yves Michel, 2003, p. 201)