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Il y a un train dans la conjugaison du présent continu. Pour nous qui aimons les voyages économiques c’est une excellente nouvelle. Jusqu’ici nous avons voyagé avec la essenséeffe. Ce n’est pas économique. Là-bas il y a des contrôleurs assermentés. Dans le train de la conjugaison, il y a d’autres contrôleurs. Mais ils sont vieux. Forcément plus lents. Occupés par les cérémonies incessantes qui célèbrent la gloire de la langue. Nous. Nous avons le temps de sauter les barrières.
Quand nous sommes partis à Trouville nous avons pris le train à la Gare Saint Lazare. Le voyage n’était pas organisé à l’avance. Tu as été prévenu à la dernière minute. Je t’ai envoyé un message. Tu veux partir à Trouville ? Tu as répondu d’accord. Je viens. Nous avions rendez-vous comme d’habitude au deuxième étage. Devant le piano. Á l’heure prévue il y a eu une alerte à la bombe. Quelqu’un a abandonné son sac de sport à côté du piano. L’équipe de démineurs est aussitôt arrivée. Avant l’explosion une annonce a été diffusée pour alerter les usagers. La détonation était imminente. J'ai bouché mes oreilles; J'ai fermé les yeux.
Boum.

Le sac de sport a explosé sous cloche. Et tu es arrivé à grands pas. Les mains dans les poches. Dans le train de la essenséeffe il n’y avait plus de place. De plus il a fallu faire la file pour obtenir les billets parce que les automates étaient en panne. Nous avons payé et voyagé debout. C’est comme ça chez essenséeffe on n’y peut rien. Quelques soient les conditions de voyage il faut payer. Si tu ne paies pas le contrôleur te fait une amende. Si tu ne paie pas immédiatement l’amende tu la reçois chez toi. Et si tu ne la paies pas dans les délais tu reçois un rappel. Et si tu t’obstines à ne pas honorer ta dette la essenséeffe va mandater une société pour recouvrer le solde impayé.
Nous on n’avait pas compris pourquoi tout le monde avait voulu partir ce jour-là. Il y a avait foule comme lors des grands départs en vacance. Dans le compartiment certains s’installaient par terre. Seule la jeune femme avec son bébé a préféré le strapontin. Pour finir nous sommes descendus à Trouville. Il n’y avait pas un chat. Il n’y avait personne. Les vacances étaient terminées.
Nous sommes montés dans le train du langage.

Nous sommes à l’intérieur du présent le plus présent. L’intérieur est dedans. Tu peux employer cette expression. Employer c’est faire travailler. Généralement dans le travail on retrouve plusieurs personnes. Un groupe de personnes au travail est une équipe. Chaque personne de l’équipe est employée. La personne qui fait travailler l'équipe est l’employeur. L’employeur cependant ne reste pas les mains en main. L’employeur voit. Dit. Dirige. Ordonne. Surveille. Attribue des fonctions aux employés. Sauf dans le travail artistique où on ne sait pas d’avance comment ça va s’organiser. Avec les artistes on ne sait pas comment faire. Il faut leur mettre des affichettes. Comme celle sur le frigo.
Chers artistes vous êtes priés de ranger votre vaisselle dans le lave- vaisselle.
Lorsqu’il est plein veuillez utiliser l’éponge.

Ce matin je me suis entretenue avec la femme de ménage. Je suis allée dans la cuisine et j’ai mis en route un café pendant qu’elle blanchissait l’évier. Elle a préféré rester anonyme. Une personne anonyme connait son propre nom mais n’a pas de nom pour les autres. C’est rare qu’une artiste préfère rester anonyme dans le cadre de son travail dans un centre d’art. Tu as dit que mon travail est un peu bizarre et tu as raison. Je dors et me réveille dans ce travail-ci. Je m’inquiète et j’attends dans ce travail-ci. Je cuisine des tartes à la viande et des soupes de légumes dans ce travail-ci. Dans ce travail-ci je fais de la radio. Je me douche. Chacun de mes gestes est un geste de ce travail-ci et en ce sens ce travail est une permanence.
La permanence ne connait pas d’interruption c’est un présent continu à l’intérieur duquel on a largement le temps de se poser des questions et de s’acharner à y répondre et la femme de ménage a sa place dans ce travail. Elle a dit quand tu es arrivée aux Laboratoires j’ai senti que l’espace avait changé d’odeur. Je me suis demandée si ça venait du sol. Si tu l’avais nettoyé avec un produit parfumé. C’était une odeur naturelle. J’ai dit oui chaque matin j’aère les pièces. Je les vaporise avec des essences naturelles. Le soir au besoin je fais les sols. Vous et moi nous faisons le même travail. Nous nous occupons des espaces. Elle a dit c’est vrai.
Nous faisons le même travail.

Je remarque combien tu prends soin de tes cheveux depuis quelques temps. Je guette le moment où tu vas enlever le casque parce que je m’amuse de l’empreinte qu’il laisse. Le sillon tracé d’une oreille à l’autre dans la masse de tes cheveux. Si tu gardes le casque et que tu ris c’est que tu es en train de regarder un épisode de ma famille d’abord.
Tu viens d’enlever ton casque. Tu es en train de me dire que tu as compris quelque chose des artistes et de l’art. Tu es en train de me dire que l'art est la maison que j’habite. Tu es entré dans cette maison à grands pas dégingandés. Il y a dans cette maison une très grande cuisine et tu aimes ça. Il y a dans cette maison beaucoup plus d’espace que dans toutes celles que nous avons visité aux Mureaux. Á Ris Orangis. Á Garancière-la-Queue. Il y a dans cette maison quelque chose de magique qui fait que l’on croit dans le pouvoir de changement de l’art. Magique tu connais. Alors nous avons ce lien magique. Une ficelle invisible qui nous relie au changement.
Les gens de Paris aiment les grands espaces vides de l’art. Le vide permet aux gens d’apprécier la rencontre avec un art qui est libre de choisir une forme. Soit-elle invisible. C’est à dire qu’on ne le voit pas du tout. Alors ici c’est grand. Parce que dans la maison de l'art on doit toujours garder la place pour rencontrer l’invisible. Tu connais rencontrer. Le vide c’est quand il n’y a rien. Même pas d’air. Mais bon là dedans de l’air il y en a tu peux respirer. Les murs sont toujours blancs et lisses. Mais ça c’est l’apparence. Le visible. On en a besoin aussi. Du mensonge caché dans l’enduit blanc et lisse. Parce que l’art n’est pas lisse. Au contraire. C’est le lieu d’élection des aspérités. Tu comprends lisse ? C’est comme la peau. L’aspérité est une pointe. Un accident. Une difficulté que tu rencontres.

L’entrée est chère. Douze euros. Mais j’ai un pass. Avec ma photo. Un pass est une carte d’abonné. Tu paies une fois et tu viens quand tu veux. Tu peux entrer avec un ami qui ne paie pas. Toute l’année.
Tu vois la file là-bas ? Eh bien. Tu vas voir. On va passer devant tout le monde. Ha.
On appelle cela une toile. Et on appelle ça un cadre. L’artiste qui peint est un peintre. Mais la personne qui peint les murs de ta maison. Celui qui fait les enduits. Il est aussi un peintre. L’enduit est ce qui vient recouvrir les briques de construction pour donner cet aspect lisse. Pour certains de ces peintres on parle de peinture figurative. Pour les autres on parle de peinture abstraite. Tout ça ce sont nos références tu comprends il faudra t’y habituer. Si tu veux te glisser dans le gant de la société française.
Le gant est un vêtement. Il habille la main. La protège. Du froid. De l’eau. Des produits qui font mal à la main. Parce que nous avons deux mains nous avons besoin d’une paire de gants. Une paire ça fait deux gants. Un pour chaque main. Ils sont jumeaux. Comme les chaussettes qui sont jumelles. Il nous en faut deux. Une chaussette pour chaque pied. Quand la chaussette reste seule et qu’elle a perdu sa compagne on dit. Une chaussette dépareillée. Un jour ou l’autre tout un chacun se retrouve face au dilemme de la chaussette dépareillée. Il y en a qui la jettent sans hésiter. D’autres la gardent dans un panier. Dans ce panier les chaussettes dépareillées attendent de recomposer leur paire.
Ailleurs ta mère t’attend.
Elle ne sait pas si tu vas rentrer. Mais elle t'attend.

Il faut garder confiance en toute chose aperçue comme un arc de triomphe pour nous. Les étrangers. Notre vie s’est émancipée au moyen de transitions. Chacun à son tour a été la proie. Mais chacun est bientôt l’élu de la poésie. L’ignorance ne nous a pas touchés plus que la connaissance qui nous est venue de la poussière. Des sacs de sports Adidas. De la sècheresse. De la guerre. De la faim. De toutes les passions que l’injustice inventive des exploitants a jeté sur nos existences. Voici Picasso. Qu’est-ce que tu en penses ?
Ah bon. Tu n’aimes pas ? Attends de voir le reste. Attends. Attends. Patience. Patience ! Il a fait des choses très différentes. Voilà. Regarde par ici. Tout ça c’est encore Picasso. Avec les conjugaisons on apprend Picasso. Et les autres artistes qui ont vécu ici. Comme Ben que tu as vu en bas. Ben. Celui que tu as bien aimé. Qui écrit en attaché. Qu’est-ce que tu fais encore avec ce téléphone ? Eh ? Ah bon. Tu traduis. Ah. Mais. Tu ne peux pas. Non. Tu ne peux pas traduire picasso.
Picasso s’est beaucoup inspiré de l’art africain. Il a amené des angles. Il là où il n’y en avait pas. Et ça. Qu’est-ce que tu en penses ? On appelle ça la période bleue. C’est un autoportrait. Oui. Exactement. C’est son visage. Picasso il était comme ça. Après il a perdu ses cheveux. Il est devenu chauve. Rasé et chauve ce n’est pas pareil. Je te l’ai dit ici on aime les cheveux. Mais bon.
Picasso on l’a aimé même sans cheveux.
Là c’est Matisse. Matisse est le nom de famille mais il s’appelait Henri. Ah voilà je le savais que tu aimerais Matisse. Ah bon tu n’aimes pas ? Regarde. Là il peint la Seine depuis la fenêtre de sa chambre.

 

 

ARF

image _ Aubervilliers, 2018  © Barbara Manzetti