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L’interstice comme espace de résistance
par Ariane Leblanc, coordinatrice de La Semeuse


« L’espace est un des lieux où le pouvoir s’affirme, s’exerce et sans sous la forme la plus subtile, celle de la violence symbolique comme violence inaperçus » [1]  __   Pierre Bourdieu
 

 

Dans le rapport sur le développement publié par la Banque Mondiale en 2009, il est affirmé : « Le rôle des pouvoirs publics doit consister à stimuler un engagement privé bien réglementé. [...] Un bon début peut consister à établir les fondements juridiques de contrats d’hypothèque simples, applicables et réfléchis. Lorsque le système financier d’un pays se développe et devient bien établi, le secteur public peut favoriser la titrisation des hypothèques » [2], c'est-à-dire la transformation des crédits d’une sûreté réelle, concret comme du bâti en produit de financier.

Dans ce sens, les politiques urbaines contemporaines cherchent à créer des pôles de croissance « entrepreneuriale » qui se traduisent par une politique d’attractivité du territoire. Ces politiques essentiellement commerciales sont nées dans les années 1970 de la volonté des États, mais aussi des régions et des villes, de s’ouvrir aux investissements internationaux privés. On peut donc parler de marketing territorial ; ce sont les entreprises majeures du secteur de la promotion immobilière qui investissent de manière sectorielle en partenariat avec les collectivités locales pour développer une attractivité résidentielle, touristique et commerciale.  

Cela se traduit par l’aménagement spatial des métropoles en lien avec un marketing identitaire des espaces. En France, ces pôles de compétitivité ont été lancés en novembre 2004. L’objectif de ces créations de pôles est de susciter davantage d’innovation et davantage de projets de recherche et de développement allant vers des projets industriels et commercialisables. Cette politique de valorisation économique n’est pas complètement originale (les clusters anglais existent depuis plus de cinquante ans).

Il existe un lien entre politique macroéconomique et politiques de logement et d’urbanisation des villes contemporaines. Le bâti est en effet un moyen d'investissement durable car il permet de créer des capitaux ainsi que d’en apporter.

Par ailleurs, selon la loi du 3 juin 2010 relative au Grand Paris « Le Grand Paris est un projet urbain, social et économique d'intérêt national qui unit les grands territoires stratégiques de la région d'Ile-de-France, au premier rang desquels Paris et le cœur de l'agglomération parisienne, et promeut le développement économique durable, solidaire et créateur d'emplois de la région capitale » [3]. Le projet urbain du Grand Paris est donc un enjeux d’attractivité, il « intègre un objectif de croissance économique afin de soutenir la concurrence des autres métropoles mondiales » [3].

En clair, les communes bien intégrées à la future agglomération du Grand Paris vont devenir des bassins de dynamisation économique. Et donc des lieux où il faut investir. Les grandes gagnantes de cette révolution régionale sont Villejuif (Val-de-Marne), Aubervilliers, Saint-Denis, Noisy-le-Grand et Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis), Bagneux (Hauts-de-Seine), Saclay (Essonne), Le Kremlin-Bicêtre, L'Haÿ-les-Roses, Thiais (Val-de-Marne). Ces communes vont faire décoller les prix sur le marché de l'immobilier avec l'arrivée des futures lignes de métro du Grand Paris Express.

Aubervilliers deviendra alors l’un des plus grands pôles économiques et de recherche universitaire du Grand Paris, avec l’arrivée de la gare à Mairie d’Aubervilliers qui permettra de desservir les nouveaux pôles d’activités : le centre commercial du Millénaire, le campus Condorcet et le centre aquatique (dans l’attente des Jeux Olympiques de 2024). Ce projet d’aménagement engendre la création de nouveaux logements (près de 300 logements) ainsi que l’édification de plus de 2000 m2 de nouvelles surfaces commerciales. Le quartier autour de la Mairie d’Aubervilliers n’est pas le seul qui fera l’objet de ces transformations : Fort d’Aubervilliers accueillera un éco-quartier de 35 hectares.

Des squats aux friches en voie d’institutionnalisation, de la ville en chantier aux espaces délaissés investis par des projets architecturaux, Aubervilliers est en transition urbaine. La « normalisation capitalistique » des espaces entraîne la disparition des nombreux interstices issus de l’histoire industrielle d’Aubervilliers, autrement dit de terrains vagues, de
« délaissés » urbains au statut provisoire, indéterminé et incertain, à l’opposé des espaces que la ville moderne a figés en imposant des usages et des fonctions toujours liés à la propriété.

La question à poser alors c’est comment la friche industrielle témoigne d’une histoire albertivillarienne ?

Aubervilliers est une ville aussi complexe que changeante, une ville de passage pour certains. Ceux qui s’y établissent construisent une histoire plurielle de la ville. Rappelons l’importance à Aubervilliers de son passé maraîcher, la brutalité de son industrialisation et sa soudaine désindustrialisation, sans compter les utopies architecturales qui ont construit le collage urbain albertivillarien. Cent trente nationalités vivent, cohabitent, se rencontrent à Aubervilliers. Ces formes de vie aussi diversifiés que singulières se retrouvent, se croisent, inventent des formes de vie. Les habitants au travers des jardins, des associations, des pratiques artistiques, des maisons de quartier … sont les acteurs de l’invention du quotidien. Ils œuvrent à créer des circulations d'entraide et de bienveillance au sein de la ville.

L’interstitiel évoque étymologiquement « se trouver » entre les choses. Il se réfère ainsi à la notion d’intervalle, de porosité. La perméabilité proposée par ces espaces offre toutes sortes de possibles aux différents acteurs du territoire. Comme le rappellent Philippe Pignarre et Isabelle Stengers,
« L’interstice ne donne en effet pas de réponse, mais suscite de nouvelles questions ». [4] 

On pourrait aussi faire nôtre le propos d’Urban Act : « L’interstice a rapport à la porosité. Le pore est cavité et passage, lieu propice au développement de processus qui échappent au contrôle et contaminent l’ordre statique de la représentation ». [5] 

Les interstices représentent ce qui résiste encore au sein des métropoles, à l’emprise réglementaire et à l’homogénéisation. Ils constituent en quelque sorte la réserve de « disponibilité » de la ville. C’est là que peut s’esquisser le contour et le tracé d’une autonomie en devenir. L’interstice est de fait politique, il tente de faire rupture avec l’ordonnancement de la ville, qui hérite d’une construction et d’une pensée spatiale coloniale. Mais la réappropriation de ces espaces interstitiels s’expose également aux difficultés de formes de cohabitation diverses, intégrant des rythmes, des rituels, des habitudes et des familiarités différentes.

La Semeuse, plateforme de recherche pour une biodiversité urbaine, s’intéresse particulièrement à la friche albertivillarienne en tant qu’elle est un espace de spontanéités végétales et de potentiel de sociabilité. Malgré son statut précaire elle permet de réfléchir à de nouvelles formes d’urbanité. Ce que je nomme végétaux « spontanés » poussent dans ces interstices urbains, ils marquent fortement l’identité d’un territoire. Ils attestent d’une biodiversité sauvage dans l’espace urbain et donc d’usages plus libres, entrant particulièrement en résonance avec la diversité culturelle d’Aubervilliers. Ces plantes « indésirables » poussent sur le rebord des trottoirs, dans les jardins et dans les friches. Souvent méconnues, invisibles, les spontanées contiennent pourtant de grandes richesses en terme de traditions culturelles, médicinales et alimentaires.

Ajoutons enfin que la connaissance et la reconnaissance du végétal sauvage en ville permet de développer le dialogue social. C’est ainsi qu’avec l’ethnobotaniste Véronique Desanlis nous avons organisé aux Laboratoires d’Aubervilliers des ateliers en 2016 et 2017. Ces ateliers ont permis de créer des groupes d’échanges autour des spontanées albertivillariennes afin de valoriser les savoir-faire culinaires et thérapeutiques de chacun.

Comment pouvons-nous nous saisir de l’identité végétale spontanée d’un territoire ? Nous invitons cette année l’artiste François Génot, qui expérimente les parcours des végétaux dans l’environnement ordinaire des habitants. Tel un atelier à ciel ouvert, la ville lui offre dans ses détails et ses angles morts des possibilités de cohabitation entre humain et végétaux sur un terrain d’expérimentation à Aubervilliers. Il s’agit de déceler les invasives, les haies pionnières et en comprendre leur nature. François Génot de part sa recherche artistique sur le territoire d’Aubervilliers propose de questionner ce qui est à la marge de nos sociétés contemporaines et de donner la parole aux interstices humains comme végétaux.

 



images_ tous droits réservés

 

1/-  « Fondements d'une théorie de la violence symbolique », in Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La reproduction, Editions de Minuit, Le sens commun, Paris, 1970

2/-  Reshaping economic geography, world development report 2009, publié par The International Bank for Reconstruction and Development / The World Bank - consulté sur internet.

3/-  Article 1 de la Loi n° 2010-597 du 3 juin 2010 relative au Grand Paris, publiée dans le Journal Officiel n°0128 du 5 juin 2010, p. 10339 - consulté sur www.legifrance.gouv.fr

4/-  Philippe Pignarre et Isabelle Strengers, La sorcellerie capitaliste - Pratiques du désenvoûtement, Editions La Découverte, Paris, 2005

5/-  Urban Act, a handbook for alternative practices, conçu et édité par AAA et PEPRAV (Plateforme européenne de Pratiques et Recherches Alternatives de la Ville), Paris, 2007